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Jason et Médée Version imprimable Suggérer par mail
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Le bateau navigua longtemps.  Pourtant le but de leur voyage était encore loin.  Le soleil devint de plus en plus cuisant, les Argonautes connurent la soif et n'eurent bientôt plus d'eau à boire.  Aussi abordèrent-ils à la côte la plus proche.  La plage était rocheuse et inhospitalière.  Quelques marins partirent à la recherche d'une source.  Lorsqu'ils revinrent, ayant rempli leurs outres, pour étancher la soif de leurs camarades, une maigre et sinistre silhouette s'approcha d'eux.  C'était un vieil aveugle, trébuchant parmi les galets, un bâton à la main.  Il tomba épuisé sur le sol devant les héros qui se précipitèrent pour le relever.

"Je suis Phinée," dit le vieillard d'une voix chevrotante. "Les dieux m'avaient donné le don de voyance et j'ai mal utilisé ce don.  Regardez-moi : voilà comment punissent les immortels!  La déesse de la vengeance m'a privé de la vue et chaque jour les Harpies viennent arracher la nourriture de ma bouche.  Peut-être êtes-vous justement ceux qui doivent, selon la prophétie, me délivrer de ma souffrance et de ma faim. "

Les Argonautes avaient entendu parler du terrible destin du roi Phinée.  On le chantait dans toute la Grèce; aussi promirent-ils de l'aider.  Une petite écuelle fut remplie de viande grillée et offerte à l'aveugle.  Mais à peine avait-il approché un morceau de ses lèvres que l'on entendit le battement des ailes des Harpies, bêtes hideuses aux têtes de vieilles femmes et aux corps de vautours.  Elles tendirent leurs serres crochues pour voler les victuailles offertes au malheureux.

Les marins crièrent sans les effaroucher.  Ce n'est qu'à la vue des glaives nus qu'elles prirent peur de ces lames étincelantes.  Elles s'enfuirent et ne revinrent jamais plus.

L'infortuné vieillard put enfin se rassasier.  Il mangea goulûment et remercia ses libérateurs avec effusion.  Pour les récompenser, il leur dit aussi ce qui les attendait dans les jours à venir et les conseilla pour la suite de leur voyage.

"Vous atteindrez bientôt deux énormes rochers"leur dit-il. "Ce sont les Cyanées, ou Roches bleues.  Elles ne sont pas fixées au fond de la mer et dérivent en se heurtant fréquemment.  Entre elles, vous seriez écrasés comme des grains de blé.  Ne passez pas entre elles avant d'avoir lâché une colombe.  Si elle passe au milieu, tirez sur les rames et suivez-la rapidement.  Puis dirigez-vous droit vers l'Est: c'est là qu'est la Colchide.  Vous reconnaîtrez facilement le palais d'Aiétès : il est couronné par plusieurs tours.  Près de ce palais vous trouverez un bosquet dédié au dieu de la guerre Arès, et dans le bosquet vous verrez le gardien du trésor : le dragon qui ne dort jamais.  Votre tâche sera périlleuse, mais la déesse Héra vous protège, et, si le pire survenait, Aphrodite, la déesse de l'amour, vous aidera."

Le vieil homme se tut et son regard aveugle se fixa au loin, comme s'il voyait à l'horizon les tours du palais d'Aiétès et la futaie où la toison merveilleuse jette des éclats dans le ciel bleu.

Les navigateurs dirent adieu à Phinée et s'embarquèrent.  Leurs efforts vigoureux les amenèrent bientôt en vue du royaume d'Aiétès.

Quelques instants après, ils entendirent au loin un fracas épouvantable.  A leurs yeux apparurent les deux gigantesques roches, les Cyanées.  Elles se heurtaient avec un bruit assourdissant, tandis que les vagues s'écrasaient contre le bateau des Argonautes.  Les hardis marins immobilisèrent le vaisseau qui tanguait fortement, et lâchèrent une colombe.  Les montagnes s'écartèrent et la colombe disparut entre elles.  Puis elles se heurtèrent à nouveau, résonnant comme le tonnerre, et lorsqu'elles se séparèrent, les hommes virent l'oiseau qui battait gaiement des ailes de l'autre côté des rochers.

La colombe volait en direction du rivage le plus proche, celui de la Colchide.  Comme preuve de son passage, il ne restait sur la mer qu'un petit tas de plumes arrachées à sa queue.

Nos héros tirèrent vivement sur les rames et le vent rageur les poussa dans le défilé.  Ils mirent toutes leurs forces à échapper au danger.  Déjà les Cyanées se précipitaient l'un vers l'autre, soulevant une énorme lame au sommet de laquelle oscillait l'Argo.

Les rameurs firent un effort désespéré et le bateau glissa de la vague.  Ils étaient sauvés : derrière eux retentit un bruit effrayant.  Dans l'épouvantable collision, seul leur gouvernail perdit son ornement.

Une mer tranquille s'étendait à nouveau devant eux.  Ils poussèrent tous un soupir de soulagement, conscients d'avoir retrouvé la vie à deux pas des grilles du royaume des morts.

Mais avant d'atteindre la Colchide, ils rencontrèrent des compagnons inattendus.  Quatre jeunes gens vêtus de haillons les appelaient de la plage d'une petite île abandonnée.  Les Argonautes s'approchèrent et Jason débarqua, suivi de quelques hommes.

"Braves gens, aidez-nous ! " cria un des loqueteux, "nous avons fait naufrage et les vagues nous ont rejetés sur cet îlot désolé."

"Soit," répondit le héros, "mais qui êtes-vous et où devons-nous vous mener?" "Vous avez sûrement entendu parler de Phrixos, qui arriva en Colchide sur le bélier d'or.  Le roi Aiétès lui donna pour femme Chalciope sa fille.  Nous sommes les fils de Chalciope et de Phrixos.  Notre père est mort et notre mère vit chez le roi Aiétès.  Nous sommes partis en mer, la tempête nous a surpris et a fracassé notre bateau. "

Leurs ancêtre étant communs, Jason se réjouit vivement de pouvoir aider ses parents dans l'embarras.  Il les invita à bord de l'Argo puisqu'ils allaient tous au même endroit, et il leur expliqua qu'il allait chercher la Toison d'or.

Les fils de Phrixos s'effrayèrent et tentèrent de dissuader les héros grecs de donner suite à leur projet.

"Aiétès est cruel," dirent-ils. "Il est aussi très puissant.  Il gouverne un grand peuple et ne voudra pas livrer son trésor. "

Mais les vaillants navigateurs ne se découragèrent pas : ils savaient déjà que la tâche serait difficile et ils étaient résolus, en cas de refus du roi, à obtenir par la force l'objet de leur convoitise.  Les fils de Phrixos furent vêtus de neuf, et ils voguèrent en compagnie des héros vers les côtes de Colchide.  Nuit et jour les rames fendaient la mer.

Lorsqu'ils étaient sur le point d'atteindre le but de leur voyage, ils entendirent soudain au-dessus de leurs têtes le battement d'ailes gigantesques.  C'était l'aigle qui volait vers le Caucase pour se repaître du foie de Prométhée.  L'air était tellement agité que les voiles se gonflèrent et que le bateau fila de plus belle.  Bientôt, les Argonautes entendirent les gémissements de la victime enchaînée.  Lorsque l'aigle revint, les soupirs s'arrêtèrent.  Le soleil fut un moment caché par l'ombre de l'oiseau qui survola le bateau et disparut à l'horizon.

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