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L'Odyssée d'Ulysse Version imprimable Suggérer par mail
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Lorsque les armes furent en lieu sûr, Ulysse dit au prince d'aller se reposer, et lui-même attendit la venue de Pénélope.  Celle-ci ne tarda pas car elle était très impatiente d'avoir des nouvelles de son époux.  Le roi fut profondément ému de la revoir.  A la lueur du feu de bois, il pouvait se rendre compte de ce qu'elle n'avait rien perdu de sa beauté, une vingtaine d'années s'étant écoulée.  L'attente et le chagrin n'avaient pas abîmé ses traits et il comprit qu'il l'aimait toujours aussi tendrement.  Mais la reine ne reconnut pas son époux sous cet affreux déguisement.  L'homme ne l'intéressait pas, seul son récit comptait.

Ulysse lui raconta donc l'histoire qu'il avait inventée.  Lorsqu'il eut fini Pénélope, touchée par son air sincère, se mit à pleurer.  Longtemps elle ne put se calmer, puis, à travers ses larmes, elle lui demanda :

«Laisse-moi encore t'éprouver.  Dis-moi quels vêtements portait Ulysse lorsque tu l'as rencontré ? »

«Il ne m'est pas facile de m'en souvenir après tant d'années,» répondit le roi. « Mais si je ne me trompe pas, il portait un manteau de laine pourpre sur lequel était agrafée une broche d'or.  Cette broche était un chef-d’œuvre d'orfèvrerie et elle représentait un faon attaqué par un chien de chasse.  Le héros était accompagné par un garde du corps un peu bossu.»

En entendant ces détails, tout à fait véridiques, Pénélope se remit à pleurer.  Ulysse la réconforta et lui assura que son mari reviendrait bientôt.  Mais il n'arriva pas à convaincre la reine qui avait perdu l'espoir de retrouver son époux bien-aimé.  Les yeux encore emplis de larmes, elle appela la nourrice Euryclée pour qu'elle lave les pieds de son invité.

Euryclée prépara l'eau.  Elle posa le bassin devant lui, le dévisagea attentivement et dit avec surprise :

«Bien des étrangers sont venus chez nous, mais aucun ne ressemblait à notre roi autant que toi.»

Ulysse lui répondit vivement

«C'est vrai, on me l'a souvent dit.»

Et il se retourna de façon à ce que sa tête reste dans l'ombre.  C'est alors qu'il se souvint d'une cicatrice qu'il avait sur la jambe, à l'endroit où un sanglier l'avait percé de son boutoir.  La vieille femme le lavait, lorsque, malgré l'obscurité, elle reconnut la blessure.  D'émoi, elle lâcha le pied du roi et renversa le récipient.

«Tu es Ulysse,» dit-elle, «comment pourrais-je ne pas reconnaître la cicatrice de mon maître ? »

Le héros lui mit promptement la main sur la bouche et lui murmura «Veux-tu ma perte? je suis Ulysse, mais personne ne doit encore le savoir.» «Je me tairai,» acquiesça Euryclée, rayonnante. «Tu sais que je puis être aussi muette que la pierre ou l'airain. »

Elle acheva sa besogne en enduisant d'huile aromatique les pieds de son roi.  Ulysse rapprocha sa chaise du feu en recouvrant soigneusement sa cicatrice avec ses haillons.  Perdue dans ses pensées, Pénélope lui parla comme si elle cherchait un conseil :

«Cher ami,» lui dit-elle, «il faudra bientôt que je choisisse mon destin.  Demain, je vais inviter tous les prétendants à une compétition athlétique. je suivrai celui qui la gagnera.  Je vais faire aligner douze haches comme le faisait mon époux.  Ils devront, d'une seule flèche lancée par son arc arriver à les traverser. je doute que l'un d'eux ait assez de force pour arriver seulement à tendre la corde! »

 Ulysse approuva la ruse de sa femme et lui conseilla de ne pas retarder la compétition.

«Ton époux reviendra,» lui dit-il, «et personne ne réussira cet exploit, à part lui »

La reine se retira alors dans ses appartements et le faux mendiant se coucha près de la porte.

Le lendemain matin, les soupirants se rassemblèrent à nouveau dans la salle des fêtes.  Ils déposèrent leurs manteaux sur des sièges et se préparèrent à dévorer des cochons et des veaux tendres et bien nourris.  Ils grillèrent la viande, mélangèrent le vin et se mirent enfin à manger.  Le berger Eumée était au palais et aidait aux préparatifs.

Télémaque fit installer une table et une vieille chaise près de la porte pour Ulysse.  Il posa lui-même devant lui de la nourriture et des boissons en disant

«Restaure-toi en paix, je ne conseille à personne de t'insulter, et s'il le faut, je te protégerai contre les convives. »

Stupéfaits par tant de fermeté, les prétendants serrèrent les dents en silence.  Mais l'un d'eux se tourna en ricanant vers Ulysse et s'exclama :

«Cher invité, vous avez droit à une part égale de tous les plats.  Moi aussi je vous ai préparé un cadeau. » Comme il disait ces mots, il saisit un énorme os de bœuf et le jeta sur Ulysse.  Celui-ci s'écarta un peu et le projectile n'atteignit que le mur. «Tu as eu de la chance de l'avoir raté!» s'exclama Télémaque, «car sinon je t'aurais déjà tué avec ma lance! je préférerais mourir moi-même à voir maltraiter mes hôtes. »

«Télémaque a raison,» dit un des convives, «mais s'il veut obtenir la paix, il n'a qu'à convaincre sa mère de fixer enfin son choix sur l'un d'entre nous.»

«Par les dieux immortels,» répondit Télémaque, «cela fait longtemps que j'essaie d'influencer ma mère, mais je ne peux pas la forcer à quitter le palais!» Pendant que les prétendants discutaient en festoyant, Pénélope préparait la compétition.  Aidée de ses servantes, elle avait sorti l'arc, le carquois et les douze haches d'Ulysse.  En prenant dans la main ces objets familiers, elle ne put s'empêcher d'être profondément émue.  Mais la déesse Athéna lui inspira du courage et elle entra dans la salle du banquet.  A sa vue, les soupirants se turent et écoutèrent ses paroles :

«J'ai décidé de prendre un mari, mais j'épouserai seulement celui qui aura réussi à tendre l'arc d'Ulysse et à traverser d'une seule flèche ces douze haches, ainsi que lui-même avait coutume de le faire.»

Sur ces mots, elle ordonna à Eumée d'apporter l'arme et le carquois.  Télémaque installa les haches avec une précision étonnante.  Il essaya de tendre l'arc et aurait peut-être réussi si son père ne lui avait pas fait un signe.  Alors il le déposa contre le mur et revint à sa place.  Antinoos se leva aussitôt et cria :

« Mes amis, tentons notre chance chacun à notre tour.  Nous pouvons lancer les flèches de l'endroit où l'on verse le vin.»

Comme tous étaient d'accord, le premier concurrent s'avança.  De toute sa force il essaya de tendre l'arc, mais en vain!

«Que l'on apporte de la graisse!» ordonna Antinoos.

       Les prétendants chauffèrent l'arc devant le feu et l'enduisirent de graisse pour le rendre plus flexible. -Puis ils reprirent leurs efforts, mais sans davantage de succès.  L'un après l'autre, ils mesurèrent leurs forces, mais tous durent abandonner.

Alors Ulysse sortit subrepticement et alla dans la cour rejoindre Eumée et les autres bergers.

«Si quelque dieu ramenait Ulysse, qui défendriez-vous : les prétendants ou lui ?»

«Si notre roi revenait,» répondirent-ils tous ensemble, «il donnerait une rude leçon aux soupirants et nous en serions bien heureux!»

Comme ils avaient ainsi exprimé leur loyauté, Ulysse leur révéla sa véritable identité en leur montrant la cicatrice qu'il avait à la jambe.  Les pasteurs muets de joie l'embrassèrent avec ferveur.  Ulysse lui aussi était fort ému.

«Lorsque nous serons retournés dans la salle,» dit-il à Eumée, «tu me donneras l'arc; quant à vous,» ordonna-t-il aux bergers, «dites aux servantes de fermer la porte des appartements des femmes et de ne pas les laisser sortir même si elles entendent des cris et des plaintes.  Tirez aussi la grille qui ferme le parc, et verrouillez-la solidement. »

Ils revinrent dans la salle au moment où le dernier concurrent, Antinoos, allait tenter sa chance.  Comme les précédents, il craignait un échec, c'est pourquoi il préféra éviter de concourir.  Il se souvint alors que ce jour était jour d'abstinence sacrée et qu'à cette occasion il était interdit de tendre un arc.  Il avait l'intention d'offrir un sacrifice aux dieux, déclara-t-il, pour demander leur aide et puis terminer le concours.

« Tu as eu bien raison de remettre ton tour, » lui dit alors Ulysse, « mais laisse-moi essayer ma force. »

La demande du vieil homme mit Antinoos en colère et il allait le frapper.  Pénélope tenta de le calmer en lui disant :

«Pensez-vous vraiment que ce mendiant arrivera à tendre l'arc et à me prendre pour épouse? »

«Nous n'avons pas peur de cela,» protestèrent les prétendants, «mais nous avons peur des commérages: si jamais il réussissait, les gens se moqueraient de nous! » « Moi seul décide qui peut participer à la compétition,» dit alors Télémaque. «Les armes sont une affaire d'hommes.  Toi, ma mère, va. dans ta chambre et ne la quitte pas! »

Pénélope regarda son fils avec surprise mais lui obéit et quitta la salle.  Eumée prit l'arc et le donna à Ulysse.  Les convives se mirent à crier et voulurent l'arrêter.

«Va, Eumée, je te l'ordonne,» dit Télémaque en l'encourageant. «Si seulement je pouvais commander à tous ces gens comme je te commande à toi!»

Les soupirants s'esclaffèrent et Ulysse prit l'arc.  Il l'examina soigneusement et parut tirer à peine la corde.  Celle-ci chanta comme une hirondelle.  Alors un puissant coup de tonnerre retentit dans le ciel : Zeus lui-même manifestait ainsi sa bienveillance au héros.  Celui-ci saisit une flèche, tendit l'arc d'une main ferme, et sa flèche traversa les douze haches.  Les prétendants, stupéfaits, pâlirent, et eurent à cet instant le pressentiment qu'il allait leur arriver un grand malheur.

Télémaque saisit son épée et sa lance et se mit au côté de son père.  Ulysse rejeta

ses haillons de mendiant, déposa ses flèches devant lui et s'exclama d'une voix terrible :

«Le premier concours est fini.  Maintenant je vais choisir une cible que personne n'a encore atteint.»

Sur ces mots, il tendit à nouveau son arme et une flèche partit.  Antinoos venait p

d'élever une coupe de vin à ses lèvres quand le trait lui transperça la gorge.  Pris de

panique les convives cherchèrent leurs armes mais ne purent les trouver : on les leur avait subtilisées.

«C'est Ulysse qui se tient devant vous!» cria le héros aux prétendants terrifiés. «Il est venu vous punir de vos forfaits.  Vous n'avez craint ni les dieux ni les hommes, maintenant l'heure est venue de payer!»

Il banda son arc, tirant flèche après flèche et chacune atteignait son but.  Les uns après les autres les prétendants, gorgés de vin et de chair, tombaient à terre.

-Télémaque bondit dans la salle d'armes et rapporta des glaives aux fidèles bergers.  Mais dans son émotion il oublia de refermer la porte et un serviteur félon en profita pour rapporter aux prétendants survivants des épées et des lances.  Mais il ne put renouveler son exploit car les bergers se saisirent de lui et l'enfermèrent.

Ulysse sentit son courage l'abandonner lorsqu'il vit tant d'armes dressées contre lui.  Mais à ce moment Pallas Athéna lui vint en aide : tous ses ennemis ratèrent leur cible.  Une lance atteignit la porte, une autre le mur, mais aucune d'elles ne blessa le héros ou ses compagnons.

Le bruit de la bataille et les râles des mourants emplirent le palais.  Sur la demande de son fils Ulysse épargna un serviteur et l'aède.  Lentement le fracas des armes décrut tandis que le dernier des prétendants rendait l'âme.

Ulysse fit le tour de la salle pour voir si aucun ennemi ne se cachait.  Puis il appela la vieille nourrice Euryclée.  Lorsqu'elle vit son maître vainqueur, pareil à un lion superbe, elle commença à se réjouir bruyamment, mais Ulysse l'arrêta :

«Les vivants ne doivent pas,» lui dit-il, «être heureux de voir des morts.  Aussi

cache ta joie et va chercher les servantes qui m'ont trahi et ont participé aux folles réjouissances des prétendants.»

Quand les femmes furent devant lui, il leur reprocha leur infidélité et les punit en leur ordonnant d'emporter les corps et de nettoyer la salle.

Ensuite Ulysse fit brûler du soufre dans tout le palais et lorsque enfin tout fut propre et rangé il demanda à Euryclée d'aller chercher sa femme.  La nourrice qui n'attendait que ce moment se précipita sur ses vieilles jambes pour aller annoncer la bonne nouvelle à sa maîtresse.

Pénélope, qui s'était endormie, et dont l'appartement était situé dans une aile éloignée de la salle des banquets, n'avait entendu ni les cris ni le bruit des armes.  Euryclée l'éveilla et lui raconta ce qui s'était passé et comment elle avait reconnu son maître grâce à sa cicatrice.

Mais Pénélope ne la crut pas et la suivit sans vraiment espérer que l'homme qui l'attendait était son époux.  Elles franchirent ensemble le seuil de la salle et la reine s'assit sans un mot en face d'Ulysse.

Par instants elle croyait reconnaître en lui son mari, puis de nouveau il lui semblait être un étranger.  Elle craignait beaucoup une imposture, et voulait entendre de sa bouche un détail connu d'eux seuls.  Alors Ulysse lui rappela comment il avait construit leur chambre à coucher, au palais.  Cette pièce avait été faite autour d'un olivier dont il avait lui-même coupé les branches, son tronc servant de pilier.  Puis il décrivit les ornements d'or et d'argent de leur lit: il l'avait sculpté lui-même.

A cet instant Pénélope comprit que cet homme était vraiment Ulysse, l'époux tant attendu.  Elle l'embrassa en pleurant de joie, et tous deux se mirent à parler sans fin.

Pour que le silence qui s'était abattu sur le palais ne paraisse pas suspect, Ulysse eut l'idée d'une nouvelle ruse.  Il ordonna à l'aède de chanter de gaies chansons et organisa une fête pour ses fidèles serviteurs.  Ainsi tous ceux qui passaient près du palais pensaient que les prétendants festoyaient encore.  De cette façon, il remit à plus tard l'annonce du massacre.

Le lendemain, dès l'aube, Ulysse fit ses adieux à Pénélope en lui recommandant de ne pas quitter sa chambre.  Il partit avec Télémaque voir son père dans sa retraite de la campagne.  Deux fidèles bergers l'accompagnaient.  Ils traversèrent la ville, mais il était si tôt que personne ne les vit.

Quand ils arrivèrent à la maison de Laërte, elle était vide : tous étaient dans les champs.  Ulysse partit lui-même à la recherche de son père.  Il le trouva dans le verger, sarclant la terre autour d'un buisson.

Sa figure était sillonnée de rides et portait les marques de la souffrance causée par l'absence de son fils.

Le cœur d'Ulysse se mit à battre de chagrin.  Il ne se fit pas reconnaître mais fit semblant de rechercher le fils de Laërte, Ulysse, qu'il avait, disait-il, rencontré cinq ans auparavant.

Dès que le vieillard entendit le nom de son enfant, ses yeux s'emplirent de larmes et sa voix trembla.  Alors Ulysse ne put se cacher davantage : il lui montra sa cicatrice et lui parla des arbres que son père lui avait donnés.  Dès qu'il comprit son bonheur, le vieil homme défaillit de joie.  Mais un instant plus tard, il était revenu à la vie avec la même ardeur que s'il était redevenu jeune.  Tous deux rentrèrent à la maison où Laërte prit un bain, s'aspergea d'huiles odorantes et se vêtit d'un magnifique manteau de laine.  Ainsi transformé, il s'assit à table avec son invité, en plaisantant et en riant.

Pendant qu'ils se réjouissaient, la nouvelle du massacre s'était répandue dans la ville.  Poussé par les familles de ceux qui avaient trouvé la mort, le peuple se rassembla tumultueusement sur la place.  Mais ils n'étaient pas tous du même avis : les uns considéraient que ces morts avaient subi une punition bien méritée, les autres criaient à la vengeance.  Les plus combatifs de ces derniers étaient dirigés par le père d'Antinoos.  Ils s'armèrent de lances, d'arcs et de flèches et allèrent trouver Ulysse dans le domaine de son père.

Ulysse entendit le grondement de la foule qui se rapprochait et sortit armé, avec sa poignée de fidèles.  Laërte tua le père d'Antinoos d'un coup de lance.  Une bataille terrible s'ensuivit et beaucoup de sang fut répandu.  Ulysse et ses amis auraient massacré toute la foule si la voix d'Athéna n'avait soudain retenti :

«Cessez de vous battre entre vous, hommes d'Ithaque!  Ne perdez pas vos vies en vain.»

Alors la petite troupe lâcha ses armes et s'enfuit terrorisée vers la ville.

La paix régna enfin sur Ithaque.

Longtemps, Pénélope avait fidèlement attendu son mari, et il était revenu.  Ulysse, de son côté, avait mis beaucoup de persévérance à rejoindre son foyer, et il s'y trouvait de nouveau.  Le temps passa, et leurs cheveux blanchirent dans une vieillesse ensoleillée. 

 

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