| Oedipe et Antigone |
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2006-10-03 22:08:39
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Les lames sifflaient dans les airs avant de rebondir sur les boucliers qu'ils tenaient à bout de bras. Les deux frères lançaient leurs assauts avec rage, encouragés par leurs guerriers, mais les boucliers arrêtaient tous les coups. Le premier qui commit une imprudence fut Etéocle, qui laissa une jambe à découvert. Aussitôt celle-ci fut impitoyablement sectionnée d'un coup de lance, à la grande joie des troupes de Polynice. Le malheureux, surmontant la souffrance causée par sa blessure, ressaisit son épée. Polynice fit de même et le combat continua. Soudain Etéocle arriva à s'approcher très près du côté où son adversaire n'était pas protégé par son bouclier. Il prit son élan et lui porta un coup mortel. Polynice s'écroula aux pieds de son frère. Mais alors qu'Etéocle se penchait sur le mourant, celui-ci ouvrit une ultime fois les yeux, et, rassemblant ses dernières forces brandit son épée et tua son frère. Tous deux rendirent l'âme en même temps.
Les frères étaient bien morts, mais une violente dispute s'éleva aussitôt entre les armées en présence, l'une soutenant qu'Etéocle était le vainqueur, l'autre affirmant le contraire. Par chance pour les Thébains, ils avaient pensé à prendre leurs armes alors que les partisans de Polynice avaient oublié les leurs. En conséquence, l'armée de Thèbes fut la plus forte et celle de Polynice amorça une retraite qui se termina en fuite éperdue.
La troupe victorieuse put faire son entrée dans la ville ainsi libérée.
Une fois de plus Créon prit le pouvoir. Comme Etéocle était mort pour sauver sa patrie, il eut droit à des funérailles solennelles, quant à Polynice, puisqu'il avait levé les armes contre sa propre ville, son corps fut condamné à rester à l'air libre en dehors de Thèbes. Les oiseaux de proie et les chiens sauvages se partageraient sa dépouille. Quiconque oserait l'enterrer serait puni de mort, et Créon envoya même des gardes pour s'assurer que personne ne désobéissait à son ordre.
Cet arrêt inhumain attrista Antigone : comment l'âme de son frère pourrait-elle trouver la paix, si elle n'était pas enterrée ?
« Ma sœur,» dit Antigone à Ismène, «le corps de Polynice gît hors de l'enceinte de cette ville. Viens avec moi, allons nous occuper de lui avant que les bêtes ne passent à notre place.»
«Ne sais-tu pas que faire cela signifie la mort?» demanda Ismène, effrayée.
« Mourir pour une action agréable aux dieux et aux hommes est une belle fin,» répondit Antigone.
«Il n'est pas toujours possible de faire le bien,» se défendit Ismène. «Créon est puissant et tu ne lui échapperas pas.»
«Je lui ai déjà échappé, » dit Antigone. « Il peut me tuer pour avoir obéi à l'amour humain et fraternel. Mais il ne peut supprimer l'amour et la charité. Si tu ne veux pas venir avec moi, j'irai seule. »
Elle n'essaya pas davantage de convaincre sa sœur. Profitant de l'obscurité de la nuit, elle s'échappa du palais et sortit de la ville. Le mort était couché le long des remparts de la cité tandis que non loin de là sommeillaient les gardes. Sans bruit elle tira le corps de son frère vers une rivière où elle le lava avant d'oindre son corps d'huile; puis elle le couvrit de terre. Dès l'aurore elle revint à Thèbes.
La fraîcheur du matin réveilla les sentinelles. Elles s'aperçurent alors que l'endroit où gisait la dépouille était vide et imaginèrent la colère de Créon. Aussi cherchèrent-ils fébrilement des traces de l'enlèvement, et, en les suivant, atteignirent la rivière où ils découvrirent la tombe inachevée. Ils enlevèrent la terre qui recouvrait le corps et s'embusquèrent pour confondre le coupable.
Ils attendirent ainsi toute la journée et lorsque l'obscurité fut tombée ils remarquèrent une sombre silhouette. C'était Antigone qui allait achever sa tâche. Elle s'arrêta devant la sépulture profanée mais au lieu de s'attarder, prit des poignées de terre et se mit à les jeter pour combler à nouveau le trou. Comme elle se penchait pour la seconde fois, les gardes quittèrent leur cachette et s'emparèrent d'Antigone, qui n'opposa aucune résistance et ne nia pas les faits.
«Comment as-tu pu désobéir à mes ordres?» s'écria Créon, fort en colère.
«Ce n'était pas le commandement de Zeus, mais celui du roi,» répondit Antigone, «donc il ne peut compter davantage que l'amour et la charité. Il y a des lois qui sont au-dessus de celles que peuvent instituer les souverains.»
«Tu es bien la seule à avoir cette opinion,» hurla le roi.
«Non,» dit la jeune fille, «le peuple de Thèbes pense la même chose, mais il n'ose pas te le dire.»
« N'es-tu pas honteuse d'être unique en ton genre?» demanda Créon.
«je ne regrette pas d'avoir honoré mon frère défunt. La mort donne les mêmes droits au vaincu et au vainqueur. Et tu ne peux m'ôter plus que la vie. »
«Tu parles bravement, mais nous verrons si tu es aussi courageuse devant le chemin qui mène au royaume des ombres. A moi, gardes!»
Les hommes en armes accoururent à l'appel de Créon qui leur ordonna d'emmener Antigone dans une grotte isolée, puis de l'y enterrer vivante. La troupe était déjà partie avec sa prisonnière lorsque le fils du roi, Hémon, qui était son fiancé, apprit ce qui s'était passé. L'insensible Créon fut sans pitié. Alors Hémon s'enfuit du palais espérant arriver à empêcher l'accomplissement de l'injuste punition.
Pendant ce temps le prophète aveugle Tirésias se fit conduire au palais et mit en garde le roi contre une aussi cruelle décision. De très mauvais présages avaient prévenu le vieil homme que de lourdes menaces pesaient sur la famille royale.
Après son départ, Créon se mit à réfléchir. Puis soudain il prit peur de la punition des dieux immortels. Il fit harnacher ses chevaux, sauta dans son char et galopa jusqu'à la grotte. Mais déjà en chemin lui parvinrent de terribles nouvelles : Antigone s'était pendue à son voile et son fils Hémon s'était transpercé le corps de son glaive devant sa défunte fiancée. Lorsque la femme du roi apprit ce malheur, elle se suicida.
Comme Créon eût été plus heureux s'il avait pu faire revivre les morts! Mais tel est le destin des rois tyranniques : sur un seul ordre ils peuvent décider du sort de leurs sujets et les priver à jamais du bonheur; mais nul de leurs ordres ne peut, par contre, rendre le bonheur aux sujets ni la vie aux morts.
Créon vécut tristement, avant de rejoindre ses victimes au royaume des ombres.
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